Stories we tell

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Extérieur jour. 32° C. Une place animée dans une ville du Sud.

Sara est en avance. Sara est toujours en avance. Elle est très décevante sur cet aspect là des choses. Aucun drama, aucun rebondissement. Sara sera là gentiment à vous attendre. Tout le temps. Tellement prévisible la Sara.

Elle jette un oeil à une carte des boissons délavée. Une citronnade. Elle aime bien ça la citronnade. Un parfum d’été intemporel, comme une promesse de torpeur, de jours heureux.

Elle déboule sur sa gauche, toute en compensées, fraîchement mêchée. Couleur enfantine retrouvée, comme une promesse de plage saveur monoï, de chouchous-bégnets-boissons fraîches, de journées vaquées, de quotidiens libérés. Tu t’en doutes, Chloé est forcément canon.

– Waouh, j’ai couru comme une dingue ! J’t’ai pas fait trop attendre au moins ? Non parce qu’entre le taf, les déplacements et la préparation du week-end à New York, je suis overbookée. L’Enfer. T’as pas idée.

Sara, l’air amusé, s’accoude à la table limite dégueu pour l’écouter.

– Tu as une vision toute personnelle de l’Enfer, ma Chloé. Les problèmes de riches quoi.

– Ouais, ben en tout cas, je n’arrête pas, je suis crevée. T’as pris quoi toi ?

Elle fouille frénétiquement son Billy, à la recherche de son smartphone. Smartphone sur la table, la vie peut reprendre son cours et la serveuse sa commande.

– En plus, Seb arrête pas de me stalker, sur facebook, toussa, je te jure j’ose plus rien poster – T’es pas sur facebook toi ?

– Nan.

– Ouais, ben t’as bien raison parce que c’est relou quand tes ex continuent à mater tout ce que tu fais, t’as plus de vie privée à la fin

– C’est sûr ça craint s’il voit sur Instagram le dernier foodporn Ladurée que tu t’es tapé

– Carrément, je me sens épiée… Han ! à propos de foodporn, ça te dit qu’on partage un banofee ? J’ai rien bouffé à midi. Hier j’ai fait les soldes, ça m’a carrément déprimée. Tu trouves pas que les miroirs chez Zara, y grossissent ?

– C’est une probabilité mais cela se révèlerait peu commercial

Sara machouille élégamment sa paille tandis que Chloé exhume du fidèle Billy son Miller Harris de voyage, atomisant d’une seule pression 3 couches d’Ozone et 2 100 euros au litre.

– C’est le Birkin ; t’aimes bien ? Je l’ai shopé au Bon Marché.

– Le sac ou le parfum ?

– Mais noooon, le parfum… J’ai pas les thunes pour le sac, tu parles. Encore que j’ai fait promettre à Xavier qu’il me l’offrirait pour mon 30ème anniversaire. Oh, hey, tu sais quoi ? ça serait trop bien qu’on fête nos anniv ensemble. On pensait louer un truc à Ibiza. Une fenca genre.

– Finca. Je te rappelle que je suis née au mois de décembre. Soit 5 mois et des poussières après toi.

– Ouais, osef, on mutualise. Mais en été, hein, parce que décembre, tu vois, c’est moins glamour

– ça dépend, y a des filtres très chouettes sur Instragram ; ça te rattrape tout.

– Tu m’étonnes. Valérie. Tu te rappelles de Valérie ? Ben, tu verrais ses selfies, avec son contouring et tout, on dirait Megan Fox maintenant. Tu vois qui c’est Megan Fox ?

–  Pas vraiment. Une fille qui a du chien je suppose ?

– Une brune, un mélange de Mila Kunis et Kim Kardashian

– J’aurais préféré un mélange de Colette et de Frida Kahlo, mais ainsi va le monde, la terracotta vaincra

– Tiens, justement je suis passé chez Colette la semaine dernière

– Toi, dans le Berry ?

– Quel berry ? Mais non, Colette, le magasin. Il me fallait une nouvelle paire de Stan Smith. Magnifiques, toutes blanches sans fioritures

– Un tel dépouillement minimaliste justifie amplement la vente d’un rein

– Du coup, on a testé le Bar à Eaux. J’ai pris une eau de Serbie, je me sentais tellement purifiée après !

– C’est que la Serbie est mondialement réputée pour ses vertus purificatives

152ème consultation épileptique du smartphone sur la table abandonnée (ce qui place Chloé bien au-dessus de la moyenne nationale)

– Merde ! Il faut que j’y aille, j’ai rencard avec une copine marketeuse qui a un plan pour du Mac pas cher

– Terracotta powa !

– Nan, j’ai plutôt envie d’un teint geisha en ce moment

– T’as raison, les putes c’est le seul truc qui résistera à la mondialisation

T’es con – elle pouffe – Bon, j’y vais – elle se lève, remballe smartphone, birkin et billy – et sinon toi ça va ?

– ça va.

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NDLA : Titre emprunté à Sarah Polley.
NDLA2 (à l’attention de mes compagnes de tea-time <3) : Tout ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. A part la citronnade.