Fire in the sky

enceinte-marshall-kilburn-partage

J’ai 8 ans, 9 peut-être

Je te dis « Moi aussi je veux apprendre à jouer de la guitare » en tripotant la sangle de ta Strato Sunburst

T’es plutôt ok avec l’idée, transmettre ta furie électrique en plus de ta génétique

Mais tu me préviens, ça fait mal aux doigts et il faut s’y tenir, l’apprentissage est quotidien, la maîtrise de longue haleine

C’est pas ton futur pipeau de la 6èmeJ et c’est pas demain que tu deviens Bonnie Raitt

Moi la seule Bonnie que je connaisse, c’est celle de Clyde,
Et c’est déjà pas mal je trouve à 8 ans

On va commencer facile, ma fille,
Avec le riff de Smoke on the water

Fire in the sky

Ça je connais, j’ai déjà vu l’album dans la collec’ de Papa
Lettrage façon tôle emboutie, reflet déformé de 5 gus aux cheveux longs,

Médiator en main, plectre vengeur prêt à dégainer le riff salvateur,
je suis les doigts de Papa, qui préchauffent sa Les Paul Custom noire de jais

Clic clac, l’interrupteur du Saint Marshall passe sur On
Nos jacks sont branchés,
Le pied sur la pédale,
Prêt à envoyer l’effet
Faut de la disto, bébé

0 3 5
0 3 6 5
0 3 5 3 0

Le son est doux et familier, rugueux et vaporeux,
Il m’évoque l’encens et l’Orient comme dans la chambre de tonton, resté adolescent

4 notes, mélodie en G,
Passées à la postérité,
3e et 4e cordes
le sol et le ré

3e et 5e cases,
mes doigts font mal
6e, 5e, glissées
je fais comme Papa,
Nos têtes vont de haut en bas,
Comme des petits chiens sur une plage arrière

Le Charleston, l’orgue, la batterie, la basse ne sont plus loin,
Ils se dessinent déjà à l’horizon
Persistances sonores fantômatiques
Climax ectoplasmique

Géographie des bruits,
Paysages Lo-Fi
Papa et moi survolons Montreux,
nous sommes le lac
nous sommes Le Feu.

.

Fire in the Sky

Xmas, but smaller (The Leftovers)

a world of madness

Ça me manque.

Les repas smala à 20 autour de la table

Et encore tout le monde n’est pas là

Dans cette famille à rallonges

Prolo, où personne n’a fait Sciences Po

Et encore moins l’ENA

Ça piaille, ça gueule et ça rugit,

C’est vivant quoi.

 

Ça me manque

L’oncle aux propos un peu racistes que l’on ne relève plus

Parce qu’il vient de l’Est et que là-bas ils sont tous vaguement fachos,

Sans doute un truc dans l’eau

Et qu’au fond on sait bien que des potes arabes il en a plein

Des putes et des travelos aussi,

Ceux et celles qui atterrissent à 5h du mat’ dans sa boulangerie

Quartier de la Gare

Les naufragés de la nuit

Rimmel foireux et vapeurs d’alcool

Le 115 de la Croissanterie

A le regarder taffer 15 h par nuit

Enfin tu me diras 15 h c’est plus qu’une nuit

A enchaîner les bûches par milliers,

Glacées ou pralinées ?

Alors tu fermes les écoutilles de ton humanité,

Tu verrouilles les vannes de ta pensée,

Celles du débat méthodique

Toute polémique serait ici stérile

L’intelligence sociale précise le cahier des charges :

Pas de dispute à table, Au feu les plaidoyers.

 

Ça me manque

Les batailles pour ne pas avoir à s’asseoir à côté de Tonton Gérard

Celui qui est dingo, azimuté, c’était marqué sur le certificat de l’HP

A écouter ses délires désargentés, folie des grandeurs sous neuroleptiques

Antipsychotiques dits atypiques,

Dans une autre vie il fût Napoléon,

Remarque il s’y connaît en francs-maçons et en complots étatiques,

Sûrement 2 ou 3 trucs bons à grapiller

Dans cette logorrhée paranoïde erratique

Histoire de briller en société,

Désorganisation du sens et de la pensée

(Hautement systématisé).

 

Tu me manques, Toi

Emporté par une explosion cataclysmique

Catastrophe industrielle

Marqueur d’un instant T d’une ville traumatisée,

Militant tendre et bouillonnant

Mon précepteur sophiste d’une Gauche Eclairée

Tes Super 8 sur fond d’Internationale

Mes 8 ans crédules de lendemains chantants

 

Ça me manque

Les heures passées à enchaîner foiegrascrevettesetsaumonfumésurpaintoasté,

les rouges-blancs-rosés,

les panses pétées, les cerveaux embrumés,

Champagne-digeo-café

Himalaya de paquets,

Everest de papiers dorés

Oceans de bolducs défrisés

Tectonique des boîtes

Jungle de rubans défaits

Papillotes N-1 fossilisées

 

Ça me manque

Le film sur la Une en fin de journée,

Le soleil déjà couché,

Un truc sûrement 80’s multi-diffusé,

Les petits cousins écroulés sur le canapé,

Et l’oncle boulanger aussi, qui finit sa nuit

Un Vladimir Cosma en guise de berceuse,

Bémol majeur dans l’endurance du chef pâtissier

Notre Pierre Hermé désormais naufragé.

 

Puis comme l’exigent la Course du Monde,

Et la Courbe des Temps,

Nos Odyssées particulières ont suivi leurs cours,

Séparés, dispersés,

Souvent pour le meilleur,

Parfois pour le pire.

 

Ils me manquent, eux tous susmentionnés

Et ces Noëls en particulier,

Autant que je les ai détestés,

Cérémonials imposés,

Maintes fois renouvelés

Madeleine de Proust revisitée

Parfum : Nativité (crème au beurre).

 

Some say they’re goin’ to a place called Glory
And I ain’t saying it ain’t a fact
But I’ve heard that I’m on the road to Purgatory
And I don’t like the sound of that
I believe in love and I live my life accordingly
But I choose to Let the mystery be

 

Little Big Jo (instantanés d’un week-end)

 

J’aime quand tu t’appropries des mots trop savants pour ta bouche d’enfant, chipés à la volée de nos conversations de grands

J’aime quand tu sais m’amadouer à grand renfort d’yeux charmeurs bordés de tes cils infinis, prémonition de cœurs brisés

J’aime moins quand tu me répètes trente fois je veux conduuiiirrre la voituuuuuure alors que tu n’as que 4 ans et – en toute logique – pas encore ton permis de conduire, pas même un tricycle, que tes pieds ne toucheront pas les pédales avant une bonne dizaine d’années et que tu viens juste de faire pipi sur le siège conducteur

J’aime sentir ton poids plume quand tu te colles à moi sur le canapé, câlin volé d’un encore-bébé

J’aime ton t-shirt Spiderman et ton pyjama retroussé le matin, paupières ensommeillées, tignasse en bataille post-oreiller

J’aime moins quand tu veux déjeuner dessins-animés, pur produit d’une génération surexposée

J’aime tes rondeurs enfantines, bourrelets-bouées d’une tendresse assurée

J’aime tes boucles d’ange dorées, tes yeux verts-immensité et les tâches de rousseur sur ton nez frondeur

J’aime quand tu m’imagines en Hermione, Harry Potter improvisé distribuant les rôles de nos théâtres amateurs

J’aime quand on donne des noms aux chats, Tiger, Blacky ou Zébra

J’aime tes cris 10 000 decibels quand tu rentres dans les Eaux Glacées du Lac, que tu repères un lézard dans une souche d’arbre au parc, que le vent fait virevolter ta crinière d’enfant sur l’autoroute bien au-delà de 100

J’aime ton t-shirt Iguane super raccord quand tu me dis « I want the dog song encore !* », ta nouvelle berceuse favorite, dans ton franglais d’expatrié

J’aime tes baskets taille minus se balançant sous le strapotin du métro, trois fois trop haut

J’aime tout ça chez toi, peut être même un peu trop

Little Big Man, Little Big Jo.

* Iggy Pop I wanna be your dog