the Gypsy (laces and flowers)

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Elle convoquera sa Ville

Litanie plaintive

Mantra régulier

Chant lancinant

Son Ispahan

Son âme sœur

Sa source vive

Elle y retrouve ses vingt ans

 

Elle y conjugue un peu, beaucoup,

Passionnément,

Vénère sa gueule de gamine

Affronte son aura mutine

Adoube la duplicité

De son atroce dulcinée

 

(who are you when no one is watching)

 

Dans ses voies graves et sonores

Elle déambule passages et quais

Évitant les matamores

Comédienne de l’art(e)

Sa vie réinventée 

Elle s’enivre des possibles multipliés

Se shoote aux probables qui sont légion

La liberté distillée en fabuleux poison

L’immunité pour addiction

Émancipation pour prénom

 

De son seul soleil noir

Elle illuminera les jours obscurs

La restituera à sa nature

Etat sauvage, front insolent

Elle courtisera les terrasses

Les palissades, les balustrades

Les bistrotiers en noir et blanc

 

Elle flirtera avec le vent

Le Grand Palais

Le Quai d’Orsay

Et leurs frontons impertinents

Ville-lumière, bâtie en l’air et adultère

 

Elle retrouvera l’Identité

La vraie, l’unique, la légitime

Dans ses errances illégitimes

Usurpatoires, libératoires

Elle n’y est plus femme, compagne ultime

Désengagée, désunifiée

Elle y recouvre l’Unicité

 

Elle y court après son ombre

Et nul ne sait.

 

 

Ont été convoqués pour ce billet :
Esther Granek
Georges Moustaki
Montesquieu
Jeremy Mann pour l’illustration
Stevie Nicks pour la musique

Crystal Blue (life and death of a tear)

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« Désolée, il fait un peu sombre, on attend l’électricien, cela fait 3 fois qu’on le relance… »

C’est un petit bout de femme aux yeux très clairs, elle a peut-être été jolie il y a longtemps. Là, en la regardant, perdue dans son local surdimensionné, on se dit que la vie n’a pas dû lui offrir que des pochettes-surprises douces et édulcorées

C’est un foutoir sans nom, dans lequel il fait effectivement trop sombre pour distinguer la pacotille de l’inutile, le sans-valeur du rebus, un sous-prolétariat du vide-grenier, les limbes de la brocante, un pandémonium de l’antiquité

Vente d’objets usagés 

Poupées dézinguées, flacons publicitaires dépareillés, abat-jour fanés, électroménager bafouant toute règle de sécurité, un camelot de la médiocrité

« Il faut juste qu’il nous change les starters sur les néons »

Elle ne cesse de parler la petite dame aux yeux délavés, trop heureuse de nous voir débouler, chalands venus de la grande ville, de toute évidence un peu plus privilégiés

« Là, je n’ai pas eu le temps de dépoussiérer, avec tous ces camions qui passent devant »

Elle ne voit pas que la poussière devrait être le cadet de ses soucis dans la longue liste des preuves à charge contre son fracas de vieilleries

« C’est sûr, il faut avoir le coup de coeur »

Certes, et ce n’est pas faute d’essayer, nous on voudrait lui faire plaisir à notre camelot aux yeux d’azur fané, alors on scrute dans son capharnaüm désenchanté tout ce qui pourrait sortir du lot, oh on n’en demande pas trop, l’affaire du jour n’est pas au programme de son attirail, mais juste un truc, même cassé, même pas dépoussiéré, même daté, justifiant qu’on lui laisse quelques euros, la maintenant dans l’illusion qu’ici se font des transactions, justifiant sur la devanture, en peinture écaillée, l’appelation Brocante

« 46 ans que je fais ce métier »

dans un accent Ménilmontant, géolocalisation sociale et géographique ; l’argumentaire bien que palatisé n’est pourtant pas très rôdé, mais c’est mieux comme ça, de toute façon, il n’est pas grand-chose à bonimenter dans cet impedimenta indiscipliné et puis son meilleur argument de vente à elle, sa carte-maîtresse, son As de coeur,  ça reste encore ses yeux couleur-passé, au bord desquels pend une petite larme perpétuelle, rattachée à sa vie d’avant, celle où elle était parisienne, celle où son fils était encore vivant, où il l’aidait avec son affaire de bric-à-brac au plus offrant

On réalise alors le temps suspendu qui plane au-dessus de sa pétaudière, figé dans un fourbi éternel, l’instant T d’une farce tragique, miroir vénitien de son chaos personnel, galerie des glaces d’une vie cabossée, que la crise n’est pas juste un titre de plus à nos JT

« S’il y en a qui en ont trop, les gens n’ont plus d’argent à dépenser »

Elle insiste pour que l’on passe dans « l’autre pièce, celle qui est rangée », sa crème de la crème à elle, dans son chez-elle, sa caverne d’Ali Baba, dernier va-tout désespéré, dont on sait déjà l’espérance vaine, on chemine dans son intimité, au propre comme au figuré, le petit évier, la cuisinière, solitude mâtinée de précarité

Elle nous présente Minette, squatteuse improvisée, ange gardien sur ses jours d’ombres

« Je ne voulais pourtant plus d’animaux, avec la Départementale, vous savez »

Elle nous raccompagne sagement, je fixe la Larme sur son oeil piscine, les deux élastiques qui scindent sa chevelure d’une raie juvénile

« Mais je ne voudrais pas vous assombrir avec mes histoires »

derniers mots crève-coeur, soleil couchant sur notre rencontre, nous la laissons là dans son hangar désaffecté, ses couettes adolescentes régnant sur les vestiges de milles passés.

En bord de route D6113.