Tell my mother I love her

Dans ma mémoire blanc et noir,

Tu as les couleurs saturées d’une décennie choc pétrolier,

Tes longs cheveux noirs non frangés,

Tes jupes sont culottes et ton foulard noué,

Tes ongles vernis ultra féminité,

T’es belle comme une Karole Rocher* derrière son comptoir dézingué.

Cristal Palace,

Les souvenirs sont fugaces.

Les lobes de tes oreilles glacés,

Hiver 75,

Une plage, un été,

Au camping du Faret.

Souvenirs photographiques,

A défaut d’empiriques,

Clic-clac Kodak,

Miracles à l’argentique.

A dimension unique,

Sans saveurs ni odeurs,

Amnésie tactile,

Hémophilie mère-fille.

Je suis l’O positive,

L’opposition,

La non-transition,

J’ai rompu le cercle,

Brisé la chaîne,

Coupé le cordon,

Sans filiation.

Polaroïds polarisés,

Fragments de vie surexposés,

Je noircis mes cheveux,

Pour te retrouver.

Mon allégeance,

Nos ascendances.

Mimétisme génétique,

Phénotype artisanal,

Bricolage ancestral.

J’invoque ton adn

Sur l’autel des artifices,

Liaison covalente,

Domestication convalescente.

Miroir, miroir,

Rafistoler l’identité,

Raccomoder l’intimité,

Dentelière moléculaire,

Rapprochement interstellaire.

Te conserver au creux de moi,

Encore un temps,

Encore une fois.

* Karole (film <3<3<3)

Anamorphosis (échanges en milieux tempérés)

 J’avise le convive en face de moi. Il a de la conversation. Du moins il sait parler des vins, c’est toujours ça. Ce sera lui mon faire-valoir. Indépendamment de son âge ou de ses attraits physiques. Il sera le support de mon manège.  Je lui tends régulièrement mon verre, 1 fois, 2, puis 3. Du Corbières. Rouge.

Je suis légèrement hors cadre dans cette assemblée. Tous plus gradés que moi. Ma présence n’est due qu’à un énième interim. Ultra majorité masculine. Je suis aussi la benjamine, à l’exception de l’homme assis à mes côtés, primo-accédant à ces fonctions de haut-vol, récemment promu. Son malaise est visible. Il m’a prise pour bouée. Ça a l’air de le réconforter. On a débuté ensemble. Alors il est en territoire connu. Je n’ai rien contre. A vrai dire cela m’arrange. Il est mignon et surtout il sera désormais mon N+2. Joindre l’utile à l’agréable.

Quelque part dans mon cerveau, une petite voix vient de lancer un « Moteur ! » autoritaire et impératif, ne laissant plus aucune place à l’improvisation, initiant la lente mécanique, assemblage de gestes calculés, de sourires minutés, de réparties savamment distillées. Je fais mon cinéma. Comédienne-minute, actrice de situation, je revêts l’image mentale propice à l’environnement. Pie-voleuse d’attitude, je plagie à l’envi le modèle choisi.

Claire Underwood. 

La différence d’apparence n’est pas un obstacle. Je serai dans ce laps de temps blonde et fine dans ma tête, brune et ronde ici-bas. J’ai préparé en amont les attributs requis. Odeur d’amande persane, diamant au creux de ma gorge, rappel de mes lobes d’oreilles. Yeux fardés, lèvres ourlées. Mon théâtre de Nô peut commencer.

La magie opère. La conversation se fait facile, j’interpelle ci et là avec aisance, j’occupe l’espace, la scène et le temps. Je prends l’ascendant sur les moins-disants. Le pouvoir Première Dame se distille dans mes veines. Intraveineuse chronométrée. Shoot d’auto-fiction instantané.

Ils n’y voient que du feu, mon amateur de vins de l’Aude et mon bientôt-chef saumon-papillotes ; je suis carnassière quand j’attaque mon magret.

Je n’ai guère le choix. C’est soit ça, soit La laisser revenir, Elle.

Timorée. 

Timorée qui restait toujours un peu à l’écart dans la cour d’école, Timorée qui s’aggripait à Maman les jours de rentrée, Timorée qui refusait colos et activités extra-scolaires, réfugiée dans sa chambre-scaphandre, éviter l’apnée. Timorée, défagottée, échevelée, et son pied gauche légèrement en dedans rentré, surtout quand on la regarde. Timorée pré-ado, seule au camping l’été, handicapée sociale à l’apprentissage hésitant, balbutiant l’amitié comme on mendie l’attention. Timorée et son corps qui prend trop de place, dont elle ne sait que faire, ses joues cramoisies par les regards.

Sont-ils dupes mes spectateurs d’un jour, de mon kabuki désenchanté, devinent-ils Timorée à travers mes rires parfois trop sonores, cette manie de rectifier ma frange à intervalles réguliers, ou ma recherche d’ivresses protéiformes ? La discerne-t-ils mon ombre chinoise, ma soeur siamoise, patiemment domptée, gentiment amadouée ?

Ma Shite.

D’un geste lent, je repose mon verre, j’hume l’ambiance, les sensations.

Tout commence par un cri (L’Intervalle)

Je la croise en bas de son immeuble, sur le chemin du métro-ligne-B, enclave populaire dans mon quartier de classe moyenne supérieure choyée, professeurs d’universités-cadres du privé.

Il y a quelques temps encore elle nettoyait les ronds laissés par nos tasses à café sur nos bureaux encombrés, nos moutons accumulés sous nos pieds, nos fonds de teint sur nos combinés. J’ai toujours aimé bavarder avec les gens-du-ménage, moins bien lotis que nous avec nos problèmes de riches, nos rétroplannings, nos écrans 17 pouces et nos locutions latines. Le marocain à me conter la beauté des roses de son pays ou Elle, énergique et souriante malgré le chapelet de galères que le Grand Architecte de l’Univers a décidé un jour de lui allouer dans sa grande bonté.

Et puis elle a dû y renoncer à venir tous les jours garantir la salubrité de notre environnement de travail, la faute à une maladie, dans sa forme complexe et invalidante, parce que sinon c’était trop simple d’avoir à juste gérer la précarité, les horaires pas possibles, une fille-mère de 16 ans en délicatesse avec un père emprisonné et rancunier.

Alors moi je me sens un peu conne tu vois quand je lui demande comment ça va, là au pied de son immeuble à loyer modéré, le regard rivé sur son dernier oeil (encore) valide, sa petite fille pendue à son bras, ses cheveux aux racines prononcées. Moi et mon sac Longchamp à 300 boules, mes lunettes Dior, mes cheveux GHDés et mes effluves de Chanel.

Ça peut aller, me répondent son oeil et sa bouche, d’un optimisme effréné, avant d’énumérer les perspectives plus ou moins alléchantes découlant des derniers pronostics médicaux, d’où l’espoir peine à affleurer.

Alors que sa petite-fille se pend d’un air enjoué à mon Longchamp bleu layette, me montrant malicieuse son petit sac à elle aux anses élimées, modestie prolétaire, je me sens obscène, là sur son trottoir plantée. Obscène du nombre de 0 sur ma déclaration d’impôts, obscène de mes cheveux trop brillants et de mes ongles tout juste manucurés, de mon parfum soudain trop entêtant, obscène de ma vie-long-fleuve-tranquille, obscène de ces sommes dépensées en futilités, mirages de jeunesse éternelle et de fraîcheur ingénue à perpétuité, mes onguents et encens aux milles promesses contre la sueur de son front pour lourd tribut renouvelé, obscène d’avoir un jour été atteinte par cette même maladie dans une version allégée, de n’avoir pas été martyre, d’avoir eu tout ce temps là le coeur léger.

Alors moi, là dans son entrée blême entre boîtes aux lettres défoncées et cage d’escalier, je voudrais bien un peu partager, tu vois, faire mentir les dictons, qu’il ne pleuve pas toujours sur les mouillés, que le destin de la petite fille ne soit pas déjà tracé, entre tours et pôvre emploi, misère sociale et sentimentale, la responsabilité monoparentale pour hérédité. Dézingué le déterminisme social, moi dans ma villa aux palmiers, elle dans son 3 pièces mal insonorisé. Contesté le principe de causalité, une invasion de Groseilles chez les Bien-Nés. Atomisé l’habitus social, exit les premiers de la classe, les inscrits au tableau d’honneur de La Vie Confortable.

Le voit-elle cet intervalle capital entre nos deux réalités confrontées, une fois évaporée l’unité de temps et de lieu nous réunissant un instant en milieu professionnel aseptisé ?

La juge-t-elle ma vie trop aisée, les chaussons agréables du Bien Matériel à portée de chéquier, l’apparente vacuité de nos journées shoppées ?

Je la laisse là à ces tracas, entre coursives et ascenceurs, l’encourageant d’un geste furtif sur l’épaule, thaumaturge d’un jour, distillant ma magie de jours meilleurs, tours d’adresse tactiles pour déjouer les sorts, un fluide pour connecter nos univers dépareillés.

Le titre est inspiré d’Esther Granek.

La photographie est de Stephanie Jager – Alice in Wonderland